Une Nouvelle de mon nouveau recueil sur le Grand Sud-Ouest.
D'Anne, qui partout jette sa neige...
(Titre éponyme du Recueil)
D'ANNE
Qui lui jeta de la neige
Anne par jeu me jeta de la neige,
Que je croyais froide, certainement :
Mais c'était feu, l'expérience en ai-je,
Car embrasé je fus soudainement.
Puisque le feu loge secrètement
Dedans la neige, où trouverais-je place
Pour ne brûler point ? Anne, ta seule grâce
Éteindre peut le feu que je sens bien,
Non point par eau, par neige ni par glace,
Mais par sentir un peu pareil au mien.
CLÉMENT MAROT
La voisine avait fait son devoir en alertant la maréchaussée, et œuvre préparatoire à calomnie, à rumeur allusive surtout chez le chaland, en vérité. Deux heures après elle soupira, puis sortit sur le palier à regret non sans vérifier, l'œil soupçonneux, qu'elle était suivie des agents et du médecin.
A présent les faits étaient assurés d'un écho non pas national, certes, toutefois au minimum dans l'immeuble. Dans la rue ; dans les regards croisés chaque jour.
Elle le savait et il le savait : dans leur natal Barétous aussi.
Ils connaissaient leur monde, tous les deux, même s'ils n'étaient dans un même lit, sous même toit, que depuis six mois. Une forme d'atavisme propre à leur souche commune : leur village de paysans.
Ils n'étaient ensemble que depuis quelques mois, cependant, à leur vraie rencontre, ils étaient autant neufs l'un que l'autre ! Oh, évidemment, lui, lui il avait vérifié une ou deux fois, au préalable, s'il était conforme mâle, oui, ou plutôt ses compagnons l'avaient entraîné, un chaud samedi soir de printemps, à contrôler leurs possibilités à eux sous couvert de contrôler ses capacités à lui ou d'un tiers, prétexte de troufions libérables en goguette, à Mauléon, des fois que…
Pas elle.
Elle, elle était douce et n'avait vécu jusque là qu'une vie de fille humble et à peine jolie, juste assez jolie pour aider la boulangère du bourg haut béarnais de leur jeunesse sans réflexions ni dans un sens ni dans l'autre.
- Pas de réputation ;
- Ni doute ni d'allusion : une adolescence d'enfant de métayers honnêtes avec nombre frères et sœurs préparés honnêtement à l'existence des gens honnêtes. Et là-bas, entre les prairies et les bois, devant leur piémont, c'était devenu dur, et on y tenait Dieu ou son église un peu à l'écart. Un accord entre pères et grands-pères pouvait suffire d'accordailles. Les cérémonies… C'étaient beaucoup d'argent !
Un jour ils s'étaient plus intensément regardés et quelqu'un de leur entourage avait décidé qu'ils iraient vivre en ville "un couple d'années". Pour leur bonheur ou pour tester les avantages et inconvénients du couple ? L'idée saugrenue digne d'un citadin !? Pour expédier de salvateurs mandats, oui ! On voulait croire à une mauvaise passe et deux clans joignaient l'utile à l'agréable. Avant - avant ! Les pâturages étaient propriétés collectives et on pouvait vivre (petitement déjà) sous la réglementation des "montagnes générales". Il n'y avait de différence sociale grâce aux transhumances.
- Avant !
…Loin du confort on garde l'esprit serein, dans les terres où chacun fréquente son voisin le dimanche afin de faire communauté primaire, et on agit toujours franchement : "ON" les marierait avec flonflons en profitant d'une autre union - le cousin ou un frère. Une sœur. On trouverait.
Une telle fête d'épousailles à l'ancienne, marque sempiternelle et encore d'honnêteté à destination locale, au fin fond des campagnes, requiert moult moyens, du temps, d'immenses préparations, à l'échelle d'une simple famille.
De deux familles de simples ;
- Chez eux ça se saurait !
La porte à peine refermée, trois secondes de patience passée au crédit ou au débit de la société contemporaine, de la banlieue paloise où lui travaillait dans une manufacture, elle à la chaîne, ses doigts agrippés à la poignée, et il avait perdu son air interrogateur. Inquiet. Normal de tout pauvret face aux uniformes. Ayant assimilé les faits, leurs conséquences fatales, il ordonna d'un ton caverneux, inconnu y compris de lui-même, à la femme de se déshabiller. Son sourire habituel de retour au foyer était absent. Parti ; - d'ailleurs, se souvenait-il d'avoir été heureux auprès de ce personnage aujourd'hui jouet brisé par :
"Je relis votre déposition l'homme à ouvert la porte sans sonner j'ai cru que c'était mon ami qui rentrait de l'usine."
- D'accord ?
"Il m'a ordonnée de me taire et c'est ma voisine de palier qui venait emprunter du sucre qui nous a découverts.
- La déclaration du médecin : "Les traces bleues visibles sur le cou de la victime sont à l'évidence dues à une tentative de strangulation."
Était notée dans les esprits tant ce fut audible, une ultime phrase officielle imbue de docte suffisance, ne laissant aucun doute :
"Je lui conseille d'étudier avec son directeur de conscience…"
(Dans les années cinquante, la bure fréquente autour de Lourdes savait obliger à travestir. A faire "comme si…")
Son front ressortait front de brute butée. Son regard sans vie, tout rond, fixait son passé ou l'avenir : impossible de le savoir. De l'homme affectueux et comblé d'hier restait son œil bleu mais froid. Ses lèvres crispées. Une stature d'être humilié. Maigre. Amaigri de douleurs. Elle s'exécuta d'un tour de main et immédiatement ; en obéissant au coup de menton de son nouveau maître, elle s'allongea sur l'ancestrale table de bois à long tiroir de leur cuisine, caution obligée d'une vieille tante de Pau qui prêta également leur lit, un buffet…
Le plateau avait été promptement débarrassé de sa nappe de toile cirée. Il ouvrit le robinet d'eau chaude de leur vieille cuisinière à charbon, se ravisa et emplit à gros jets une bassine d'eau froide. Du dessous de l'évier il extirpa une éponge à peine propre : - la rincer ? Il n'y pensait pas. Délibérément ? Qui sait : l'instinct le commandait, un instinct bestial de loup à qui on a ravi sa louve dont des larmes d'impuissances fuyaient les yeux et où le sang avait quitté son corps.
A grands coups de récurage il nettoya ces chairs hier encore à lui seul. Pour lui seul, avait-il été décidé six mois avant. Devant témoins.
Sans douceur aucune il écarta les cuisses du cadavre bien malgré lui vivant et y enfonça son arme pleine d'eau. Maintenant c'était lui qui pleurait. Plus elle.
…Alors il prit une seconde bassine d'eau glaciale et la jeta sur sa femelle.
…Enfin il la serra dans ses bras. Enfin. Enfin il lui dit un mot aimable et le répéta, puisqu'elle ignorait sa parole.
Elle n'avait plus sa langue.
Il courut à leur chambre à coucher hier soir encore nid de tourtereaux, au secret de leurs deux âmes liées en un unique cœur, pour y chercher un drap, et il essuya vigoureusement sa propriété empruntée.
- Non ! Volée !
…Puis il repartit vers le lit et revint avec une couverture ; son travail était achevé. Il radoucit ses gestes.
Elle savait que désormais souillée, violée, toujours et à jamais il y aurait entre eux auparavant si satisfaits cet épisode affreux. Accidentel.
Immortalisé chez autrui et donc ineffaçable.
L'homme avait retrouvé ses couleurs. Ils n'étaient plus ni promis ni promise ; tout était consommé, finis rêves et projets. Il allait falloir pourrir et non plus se réaliser. Survivre à l'image d'autrui. Il poussa un profond soupir de bête blessée et sortit de la pièce, le poids du monde accroché à ses épaules. Elle prit sans hâte, au fond du tiroir, un couteau de boucher comme on en possède à la ferme, elle en coinça le manche et s'affala dessus. Sans bruit. Entre ses seins profanés.
LLD Labenne.
Éditions ÉDILIVRE APARIS
Collection Coup de coeur
ISBN : 978-2-35335-
Dépôt légal : Juin 2008